Bhopal : l’injustice au long cours
Publié le mardi 15 juin 2010, 14:04 - Monde - Lien permanent
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23 h 00 : Un contrôleur note que la pression du réservoir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à peine une heure auparavant. Habitué aux dysfonctionnements d’appareils de contrôle, il n’en tient pas compte. Des employés ressentent des picotements des yeux et signalent aussi une petite fuite de MIC près de ce réservoir. De tels faits étant fréquents dans l’usine, on n’y prête pas d’attention particulière.

3 Décembre 1984, Bhopal, Inde. Usine Union Carbide.
23 h 00 : Un contrôleur note que la pression du réservoir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à peine une heure auparavant. Habitué aux dysfonctionnements d’appareils de contrôle, il n’en tient pas compte. Des employés ressentent des picotements des yeux et signalent aussi une petite fuite de MIC près de ce réservoir. De tels faits étant fréquents dans l’usine, on n’y prête pas d’attention particulière.
23 h 30 : La fuite est localisée et le contrôleur est prévenu. Celui-ci décide qu’il s’en occupera à minuit et quart, après sa pause.
00 h 15 : La pression intérieure du réservoir 610 dépasse la limite admissible : elle atteint 30 psi et semble continuer à augmenter.
00 h 30 : La pression atteint 55 psi Le contrôleur, bravant les instructions reçues de ne pas déranger inutilement son chef de service se décide enfin à lui téléphoner pour le prévenir. Il sort ensuite pour aller observer l’état du réservoir qui tremble et dégage de la chaleur. Le couvercle en béton du réservoir se fend, puis la valve de sécurité explose, laissant échapper un nuage mortel.
01 h 00 : Le chef de service arrive, constate rapidement les fuites de gaz toxiques du réservoir 610 et fait sonner l’alarme.
02 h 30 : On réussit à fermer la valve de sécurité du silo 610.
03 h 00 : Le directeur de l’usine arrive et donne l’ordre de prévenir la police ce qui n’avait pas été fait jusqu’alors, car la politique officieuse de l’usine était de ne jamais impliquer les autorités locales dans les petits problèmes de fonctionnement. Carbide observait la même politique aux USA.
Construite en 1978, l’usine de Bhopal, (Union Carbide) produit du Temik et du Sevin, liquides composés d’isocyanate (MSI en anglais) et de méthyle, produits extrêmement toxiques et allergènes entrant dans la composition de pesticides et d’engrais.
L’Inde visant l’auto suffisance alimentaire via la révolution verte, a grand besoin de ce type de produits.
Ce liquide très dangereux pour tous les êtres vivants se transforme en un gaz au-delà de 0 degré ; gaz plus lourd que l’air et aussi toxique que le chlore.
A l’origine, construite à l’écart de la ville de Bhopal, l’usine au moment des faits se trouve enclavée par le bidonville de Khasi Camp.
Plusieurs dizaines de milliers de personnes attirées par l’accès à l’électricité, à l’eau potable, et les salaires proposés par Union Carbide y résident.
L’usine ne tournera jamais à pleine capacité, signalant des incidents et accidents graves dès l’année de sa construction (1978), suivis notamment d’un immense incendie en 1978 et de cinq importantes fuites de gaz en 1981 et 1983.
Tout cela sera passé sous silence grâce aux bonnes relations locales d’Union Carbide : il est vrai que les politiciens locaux ne pouvaient rien refuser à l’Union Carbide (India) qui leur offrait privilèges,faveurs et réceptions somptueuses . Le gouvernement indien prolongera de sept ans l’autorisation de fabrication du Sevin malgré les avertissements de la presse et de membres de l’opposition du parlement de l’État.
En 1982, une inspection détaillée fait apparaître dix déficiences sérieuses dans les systèmes de sécurité de l’usine.
À partir de 1982, l’usine devient également largement déficitaire suite à la mévente de ses produits. L’Inde fabrique en effet plus de 5000 tonnes de pesticides, alors que ses besoins ne se chiffrent qu’à 2000 tonnes par an. UCC, la maison mère, envisage sa fermeture mais le gouvernement indien refuse car cela constituerait un très mauvais exemple pour d’autres investisseurs étrangers potentiels.
Pour rééquilibrer ses comptes, la filiale indienne UCIL décide alors de réduire les frais d’exploitation et licencie progressivement une partie de son personnel qualifié dont une partie sera remplacée par des employés moins formés.
En 1984, après de multiples fermetures temporaires, deux des dix déficiences signalées en 1982 ne sont toujours pas corrigées.
3 Décembre 1984: un nuage toxique se répand sur une étendue de vingt-cinq kilomètres carrés. La majeure partie de la population dort ou ne réagit pas au signal d’alarme. Les ouvriers de l’usine conscients du danger, s’enfuient. De plus,il est difficile de prévenir les autorités car les lignes téléphoniques de l’usine fonctionnent mal.
La panique s’étend à toute la ville et dans la plus totale incompréhension, des centaines de milliers de personnes sont prises au piège, errant dans les ruelles étroites du bidonville cherchant des secours qui tarderont à se mettre en place. Le gaz attaque d’abord les yeux, entraînant une cécité provisoire dans les cas favorables, avant de s’engouffrer dans les poumons pour provoquer de graves insuffisances respiratoires. Les trois cent cinquante médecins de la ville qui peu à peu se mobilisent perdent du temps à comprendre ce qui se passe, car aucun d’entre eux n’a été informé sur la nature exacte du MIC et des dangers qu’il présente.
Dans les bidonvilles qui longent encore aujourd’hui les murs de l’usine, les enfants continuent de naître malformés et les habitants meurent du cancer. Le site n’a toujours pas été décontaminé.
Lundi 7 juin 2010 : le tribunal de Bhopal condamne à deux ans de prison et 1 800 euros d’amende sept anciens dirigeants locaux de l’usine de pesticides de la multinationale américaine Union Carbide (aujourd’hui Dow Chemical), d’où s’était échappé le nuage de gaz toxique faisant environ 25 000 morts et plus de 300 000 malades dont beaucoup sont handicapés ou victimes de séquelles irréversibles.
Reconnus coupables de « négligence entraînant la mort » dans ce qui demeure la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire, ils ont été aussitôt libérés sous caution et devraient faire appel.
Parmi les accusés figurait l’ancien président de la branche indienne d’Union Carbide, Keshub Mahindra, aujourd’hui à la tête du constructeur automobile Mahindra. La filiale, qui n’existe plus, a été condamnée pour sa part à verser 9 000 euros d’amende.
Warren Anderson, le PDG d’Union Carbide à l’époque, s’était enfui aux Etats-Unis après la catastrophe. New Delhi demande en vain son extradition depuis 1993.
Des groupes de rescapés et de proches des victimes ont manifesté pour dénoncer la légèreté de la peine et la durée du procès. En 1996, le tribunal avait décidé de ne retenir que les charges de “négligence entraînant la mort” et non de “culpabilité d’homicide”. “Ils ont été jugés comme s’ils avaient été responsables d’un accident de la route. Ce n’est pas un verdict qui va inciter à la prudence des industries dangereuses”, s’indigne Mme Dhingra représentante des associations de victimes. Celles ci vont faire appel.
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Article modifié le lundi 14 novembre 2011, 16:49




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