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Bhopal : l’injustice au long cours

23 h 00 : Un con­trô­leur note que la pres­sion du réser­voir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à peine une heure aupa­ra­vant. Habi­tué aux dys­fonc­tion­ne­ments d’appa­reils de con­trôle, il n’en tient pas compte. Des employés res­sen­tent des pico­te­ments des yeux et signa­lent aussi une petite fuite de MIC près de ce réser­voir. De tels faits étant fré­quents dans l’usine, on n’y prête pas d’atten­tion par­ti­cu­lière.

bhopal

3 Décem­bre 1984, Bho­pal, Inde. Usine Union Car­bide.

23 h 00 : Un con­trô­leur note que la pres­sion du réser­voir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à peine une heure aupa­ra­vant. Habi­tué aux dys­fonc­tion­ne­ments d’appa­reils de con­trôle, il n’en tient pas compte. Des employés res­sen­tent des pico­te­ments des yeux et signa­lent aussi une petite fuite de MIC près de ce réser­voir. De tels faits étant fré­quents dans l’usine, on n’y prête pas d’atten­tion par­ti­cu­lière.
23 h 30 : La fuite est loca­li­sée et le con­trô­leur est pré­venu. Celui-ci décide qu’il s’en occu­pera à minuit et quart, après sa pause.
00 h 15 : La pres­sion inté­rieure du réser­voir 610 dépasse la limite admis­si­ble : elle atteint 30 psi et sem­ble con­ti­nuer à aug­men­ter.
00 h 30 : La pres­sion atteint 55 psi Le con­trô­leur, bra­vant les ins­truc­tions reçues de ne pas déran­ger inu­ti­le­ment son chef de ser­vice se décide enfin à lui télé­pho­ner pour le pré­ve­nir. Il sort ensuite pour aller obser­ver l’état du réser­voir qui trem­ble et dégage de la cha­leur. Le cou­ver­cle en béton du réser­voir se fend, puis la valve de sécu­rité explose, lais­sant échap­per un nuage mor­tel.
01 h 00 : Le chef de ser­vice arrive, cons­tate rapi­de­ment les fui­tes de gaz toxi­ques du réser­voir 610 et fait son­ner l’alarme.
02 h 30 : On réus­sit à fer­mer la valve de sécu­rité du silo 610.
03 h 00 : Le direc­teur de l’usine arrive et donne l’ordre de pré­ve­nir la police ce qui n’avait pas été fait jusqu’alors, car la poli­ti­que offi­cieuse de l’usine était de ne jamais impli­quer les auto­ri­tés loca­les dans les petits pro­blè­mes de fonc­tion­ne­ment. Car­bide obser­vait la même poli­ti­que aux USA.

Cons­truite en 1978, l’usine de Bho­pal, (Union Car­bide) pro­duit du Temik et du Sevin, liqui­des com­po­sés d’iso­cya­nate (MSI en anglais) et de méthyle, pro­duits extrê­me­ment toxi­ques et aller­gè­nes entrant dans la com­po­si­tion de pes­ti­ci­des et d’engrais. L’Inde visant l’auto suf­fi­sance ali­men­taire via la révo­lu­tion verte, a grand besoin de ce type de pro­duits. Ce liquide très dan­ge­reux pour tous les êtres vivants se trans­forme en un gaz au-delà de 0 degré ; gaz plus lourd que l’air et aussi toxi­que que le chlore.
A l’ori­gine, cons­truite à l’écart de la ville de Bho­pal, l’usine au moment des faits se trouve encla­vée par le bidon­ville de Khasi Camp.
Plu­sieurs dizai­nes de mil­liers de per­son­nes atti­rées par l’accès à l’élec­tri­cité, à l’eau pota­ble, et les salai­res pro­po­sés par Union Car­bide y rési­dent. L’usine ne tour­nera jamais à pleine capa­cité, signa­lant des inci­dents et acci­dents gra­ves dès l’année de sa cons­truc­tion (1978), sui­vis notam­ment d’un immense incen­die en 1978 et de cinq impor­tan­tes fui­tes de gaz en 1981 et 1983.

Tout cela sera passé sous silence grâce aux bon­nes rela­tions loca­les d’Union Car­bide : il est vrai que les poli­ti­ciens locaux ne pou­vaient rien refu­ser à l’Union Car­bide (India) qui leur offrait pri­vi­lè­ges,faveurs et récep­tions somp­tueu­ses . Le gou­ver­ne­ment indien pro­lon­gera de sept ans l’auto­ri­sa­tion de fabri­ca­tion du Sevin mal­gré les aver­tis­se­ments de la presse et de mem­bres de l’oppo­si­tion du par­le­ment de l’État. En 1982, une ins­pec­tion détaillée fait appa­raî­tre dix défi­cien­ces sérieu­ses dans les sys­tè­mes de sécu­rité de l’usine.

À par­tir de 1982, l’usine devient éga­le­ment lar­ge­ment défi­ci­taire suite à la mévente de ses pro­duits. L’Inde fabri­que en effet plus de 5000 ton­nes de pes­ti­ci­des, alors que ses besoins ne se chif­frent qu’à 2000 ton­nes par an. UCC, la mai­son mère, envi­sage sa fer­me­ture mais le gou­ver­ne­ment indien refuse car cela cons­ti­tue­rait un très mau­vais exem­ple pour d’autres inves­tis­seurs étran­gers poten­tiels. Pour réé­qui­li­brer ses comp­tes, la filiale indienne UCIL décide alors de réduire les frais d’exploi­ta­tion et licen­cie pro­gres­si­ve­ment une par­tie de son per­son­nel qua­li­fié dont une par­tie sera rem­pla­cée par des employés moins for­més.
En 1984, après de mul­ti­ples fer­me­tu­res tem­po­rai­res, deux des dix défi­cien­ces signa­lées en 1982 ne sont tou­jours pas cor­ri­gées.

3 Décem­bre 1984: un nuage toxi­que se répand sur une éten­due de vingt-cinq kilo­mè­tres car­rés. La majeure par­tie de la popu­la­tion dort ou ne réa­git pas au signal d’alarme. Les ouvriers de l’usine cons­cients du dan­ger, s’enfuient. De plus,il est dif­fi­cile de pré­ve­nir les auto­ri­tés car les lignes télé­pho­ni­ques de l’usine fonc­tion­nent mal.
La pani­que s’étend à toute la ville et dans la plus totale incom­pré­hen­sion, des cen­tai­nes de mil­liers de per­son­nes sont pri­ses au piège, errant dans les ruel­les étroi­tes du bidon­ville cher­chant des secours qui tar­de­ront à se met­tre en place. Le gaz atta­que d’abord les yeux, entraî­nant une cécité pro­vi­soire dans les cas favo­ra­bles, avant de s’engouf­frer dans les pou­mons pour pro­vo­quer de gra­ves insuf­fi­san­ces res­pi­ra­toi­res. Les trois cent cin­quante méde­cins de la ville qui peu à peu se mobi­li­sent per­dent du temps à com­pren­dre ce qui se passe, car aucun d’entre eux n’a été informé sur la nature exacte du MIC et des dan­gers qu’il pré­sente.

Dans les bidon­vil­les qui lon­gent encore aujourd’hui les murs de l’usine, les enfants con­ti­nuent de naî­tre mal­for­més et les habi­tants meu­rent du can­cer. Le site n’a tou­jours pas été décon­ta­miné.

Lundi 7 juin 2010 : le tri­bu­nal de Bho­pal con­damne à deux ans de pri­son et 1 800 euros d’amende sept anciens diri­geants locaux de l’usine de pes­ti­ci­des de la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Union Car­bide (aujourd’hui Dow Che­mi­cal), d’où s’était échappé le nuage de gaz toxi­que fai­sant envi­ron 25 000 morts et plus de 300 000 mala­des dont beau­coup sont han­di­ca­pés ou vic­ti­mes de séquel­les irré­ver­si­bles.
Recon­nus cou­pa­bles de « négli­gence entraî­nant la mort » dans ce qui demeure la plus grande catas­tro­phe indus­trielle de l’his­toire, ils ont été aus­si­tôt libé­rés sous cau­tion et devraient faire appel. Parmi les accu­sés figu­rait l’ancien pré­si­dent de la bran­che indienne d’Union Car­bide, Keshub Mahin­dra, aujourd’hui à la tête du cons­truc­teur auto­mo­bile Mahin­dra. La filiale, qui n’existe plus, a été con­dam­née pour sa part à ver­ser 9 000 euros d’amende. War­ren Ander­son, le PDG d’Union Car­bide à l’épo­que, s’était enfui aux Etats-Unis après la catas­tro­phe. New Delhi demande en vain son extra­di­tion depuis 1993.

Des grou­pes de res­ca­pés et de pro­ches des vic­ti­mes ont mani­festé pour dénon­cer la légè­reté de la peine et la durée du pro­cès. En 1996, le tri­bu­nal avait décidé de ne rete­nir que les char­ges de “négli­gence entraî­nant la mort” et non de “cul­pa­bi­lité d’homi­cide”. “Ils ont été jugés comme s’ils avaient été res­pon­sa­bles d’un acci­dent de la route. Ce n’est pas un ver­dict qui va inci­ter à la pru­dence des indus­tries dan­ge­reu­ses”, s’indi­gne Mme Dhin­gra repré­sen­tante des asso­cia­tions de vic­ti­mes. Cel­les ci vont faire appel.

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Article modifié le lundi 14 novembre 2011, 16:49

Auteur: Bernard Horschler

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