John Castegnaro
Publié le mardi 01 juin 2010, 17:36 - Luxembourg - Lien permanent
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Il a un nom d’acteur de cinéma américain, il en a aussi la tronche. Le style de film qu’il aurait pu faire? Soyons honnêtes, peut-être pas les rôles d’intellectuels torturés, non, mais les films d’action, oui, sans aucun doute. Car John Castegnaro est d’abord un homme d’action. Il le revendique et l’a largement prouvé au cours de ces cinquante dernières années. Cinquante ans où il a profondément marqué de son empreinte le paysage syndical luxembourgeois. Entretien.
Si je ne me trompe pas, vous avez commencé votre engagement syndical très tôt?
J’ai commencé à m’engager en 1960, à l’âge de 15 ans.
Ma première question sera de vous demander qu’est-ce qui pousse un gamin de 15 ans à se présenter afin de défendre ses collègues de travail?
Peut-être était-ce dans mes gènes. Plus sérieusement, en regardant mon histoire personnelle, je dois dire que mon père est décédé en 1951, suite à un accident de travail dans la sidérurgie. Nous étions 3 enfants à la maison. Nous avons donc connu des situations difficiles. Ce contexte m’a certainement donné l’envie d’aider, de changer l’ordre des choses. En effet, depuis ma plus tendre jeunesse, je me suis investi dans le bénévolat, que ce soit comme scout ou auprès des secouristes de la Croix Rouge. Quand je suis entré dans la sidérurgie à Differdange, pour apprendre un métier (je suis ajusteur mécanicien de profession), je me suis naturellement engagé dans le mouvement syndical, et plus particulièrement dans celui de la jeunesse syndicale. A l’époque on pouvait se faire élire délégué des jeunes, je me suis présenté et j’ai été élu. A la fin de mon apprentissage, le syndicat des ouvriers cherchait un jeune pour exercer les fonctions d’aide secrétaire pour la région Centre Nord. J’ai passé des examens. A 18 ans, je commençais ma carrière en tant que permanent syndical, dans une région que je connaissais peu, puisque j’habitais à Differdange. Ensuite, en1966, je suis devenu secrétaire de circonscription et secrétaire central et responsable de négociation collective en 1969. En 1974 j’ai été élu au bureau exécutif, je suis devenu secrétaire général en 1976 de la LAV (Fédération des ouvriers du Luxembourg). L’OGB-L a ensuite été créé en 1979.
Si demain un jeune militant venait vous demander des conseils, que pourriez-vous lui donner comme conseils ou mises en garde concernant un engagement syndical, ou politique au sens large?
Je fais une différence entre l’engagement syndical et l’engagement politique au sens large. Personnellement, j’ai opté clairement pour le syndicalisme, beaucoup plus tard pour la politique. Ce que je pourrais lui dire? Il est absolument nécessaire de s’intéresser aux problèmes et de soutenir tous les mouvements qui permettent d’avancer et qui sont porteurs d’améliorations.
A la question, pourquoi se syndiquer, êtes-vous d’accord avec la position qui consiste à dire qu’il faut un contre-pouvoir?
Oui, le syndicat représente un contre-pouvoir, mais je le vois d’abord et surtout comme un partenaire, d’autant qu’au Luxembourg, nous sommes dans une configuration de dialogue permanent. Mais si on veut réussir ce dialogue, on doit pouvoir disposer d’une organisation forte et représentative. Une fois cette condition remplie, elle pourra être un partenaire fiable en mesure de peser véritablement sur les négociations avec les patrons et les politiques. C’est la question des rapports de force. Un syndicat fort est un partenaire reconnu et redouté
Si vous permettez, nous allons nous intéresser à la politique, car quand on regarde votre parcours, il me semble que vous êtes un exemple illustrant ce qu’était la social-démocratie européenne, à savoir un engagement syndical, suivi d’un engagement politique au sein d’un parti socialiste.
Je suis entré en même temps au syndicat et au parti socialiste. J’ai même milité dans les jeunesses socialistes où j’ai été président pour une courte durée, mais, éliminé par des agissements douteux ; ce qui m’a amené à prendre mes distances et à réfléchir et à rechercher des règles du jeu différentes.
Acceptez-vous le terme social-démocrate?
Je n’ai jamais véritablement joué sur ces mots-là. A l’époque, le parti et le syndicat étaient très liés, très proches, car les fondateurs du syndicat étaient les mêmes personnes qui avaient créé le syndicat. Un des rôles du syndicat, à l’époque, était d’aider le parti pour les élections et servir en quelque sorte, de courroie de transmission. C’était un peu le système communiste. Mais une de mes actions a justement été de changer cet état de fait et de donner son indépendance au syndicat.
Pour en revenir à la social-démocratie, la doctrine était de démontrer qu’on pouvait réformer la société, tout en gardant les mécanismes du marché. Je parle à l’imparfait, car je pense que la social-démocratie est arrivée à un point de non retour puisque le nombre de chômeurs, d’exclus, ne cesse d’augmenter, et ce, dans tous les pays d’Europe. Elle n’a donc pas trouvé la ou les solutions qui permettraient de régler ces problèmes. Est-ce que vous êtes d’accord avec cette analyse?
Je trouve l’analyse un peu trop facile. Nos sociétés occidentales ont, il y a 20 ans, connu une rupture. La chute du mur de Berlin a signé la chute, la faillite, la banqueroute d’un système qui se disait communiste. Le capitalisme, ou plutôt le néo-libéralisme, s’est retrouvé comme la seule idéologie, l’idéologie gagnante de cet affrontement. Il n’y avait donc plus d’alternatives. Tous les partis politiques, et pas seulement la social-démocratie, ont eu des difficultés à s’adapter, à se positionner face à ce changement. Et plus particulièrement, ceux qui bénéficiaient d’une base populaire (Volkspartei).
Le capitalisme n’avait donc plus de limites, qu’elles soient géographiques ou politiques?
Exactement, et là, disons que la crise financière et économique arrivera peut-être à remédier et à faire réfléchir au fait que l’on ne peut pas laisser se développer des pratiques comme elles ont pu se développer.
Je voudrais revenir, si vous voulez, sur le moment où l’OGBL s’implique dans OPE. Qu’est-ce qui fait qu’un syndicat prenne ce type de responsabilités et était-ce facile de mobiliser et de convaincre les gens au sein de l’OGB-L?
En tant que syndicaliste, je me suis toujours battu pour le plein emploi, et j’étais d’avis que l’Etat doit assumer ses responsabilités Le Luxembourg, jusqu’à la crise de 1975, a toujours connu le plein emploi. Forcément, à cette époque, nous avons dû réfléchir et proposer des alternatives afin d’éviter le pire, d’où l’idée de créer une institution, la tripartite nationale (1977), pour ensuite pouvoir créer des tripartites sectorielles. Le principe était de créer une espèce de corps de pompiers qui puisse donner des réponses rapides et ainsi éviter l’enlisement face à une situation pouvant déboucher sur un chômage de masse. Nous avons donc proposé un plan d’action pour le rétablissement de la croissance économique et de plein emploi. Nous avons travaillé de janvier à octobre 1977 sur le document. Qui a servi de base au futur projet de loi A la suite, il y eu la loi (24/12/77) sur l’instauration du comité de coordination tripartite et d’autres lois pour la mettre en pratique. Il nous fallait un outil. Dans ce contexte, la tripartite sidérurgique s’est occupée de la sidérurgie, avec le résultat, je l’ai encore rappelé dernièrement, d’avoir maintenu l’emploi dans ce secteur. Ceci dit, même avec les moyens mis en place, nous avons constaté que nous n’arrivions pas à cette situation de plein emploi recherché. En 1984, l’ASJ s’est constituée. Elle s’occupait principalement des jeunes. J’ai trouvé que c’était une bonne idée, et dans un premier temps, décision a été prise de financer le poste d’un collaborateur. En 1994, lors du 10ème anniversaire de l’ASJ, avec Nicolas Eickmann et Romain Biever, l’idée nous est venue de créer une structure ouverte à tous, hors des structures gouvernementales, afin de rétablir le plein emploi, et qui ne s’occuperait plus exclusivement des jeunes. Romain Biever et Romain Binsfeld ont donc été chargés d’élaborer un premier projet pour le congrès de décembre. J’ai donc proposé à l’OGB-L de créer avec l’ASJ une association. Personne ne s’est véritablement opposé, mais je sais aussi que certains n’étaient pas vraiment d’accord.
Pourquoi?
Parce que certains pensaient que c’était le rôle de l’Etat et seulement de l’Etat. C’était un jugement d’attitude radicale. Comme j’étais une personnalité assez forte, avec l’appui d’une grande centrale syndicale personne n’a véritablement essayé de me contredire.
Ça veut dire quoi, une personnalité assez forte?
(Sourires) Je vois où vous voulez en venir avec votre question, je ne suis pas un dictateur, je suis beaucoup trop démocrate.
A ce propos, j’ai fait ma petite enquête sur vous, et le moins que l’on puisse dire, c’est que vous ne laissez pas indifférent. Soit, on est pour ou on est contre. C’est surprenant, car un homme politique est en règle générale une personnalité bien souvent assez lisse, qui cherche à ne pas déplaire.
Mes 5 années de politique m’ont démontré que la pratique politique ne me convient pas, car je reste fondamentalement un homme d’action, certes des fois un peu impatient, mais quand on développe une idée, il faut la mettre en pratique, surtout quand on veut aider, et ceci au plus vite.
Pourtant les électeurs reprochent souvent aux hommes politiques leur difficulté à agir de façon concrète…
Je sais, mais la politique n’est pas faite pour ça. Les règles du jeu de la politique sont très simples. Elles sont malheureusement le contraire de ce que dit la constitution. Le parlement est l’institution la plus importante, c’est lui qui décide. En réalité, c’est l’exécutif, le gouvernement qui décide, qui dit à la majorité parlementaire ce qu’elle doit faire et ce qu’elle ne doit pas faire.
C’est le gouvernement qui dit ou le parlement qui se laisse dire?
Je vous laisse juge de votre question. Pour en revenir à OPE, à un moment j’ai dit, assez de lamentations, agissons, sur le niveau qui est le nôtre! Je me suis donc appuyé, au niveau de la réflexion, sur la DAC (division anti crise de la sidérurgie, 1975), et essayé de l’appliquer sur un plan national. Le but était d’offrir la possibilité aux gens de travailler, de se former, et ainsi leur donner un travail, une raison de vivre, une fierté.
Pourquoi, à votre avis, ce type d’initiatives n’a pas pu se créer dans d’autres pays européens?
On me répond toujours la même chose: Oui, le Luxembourg est un petit pays, c’est facile de créer une tripartite, un dialogue social, et puis, il y a de l’argent. Mais tout ceci, est toujours une question de rapport de force.
Oui, mais en dehors de la taille du pays?
Je ne sais pas. En tout cas, même au Luxembourg, il faut de la volonté.
On ne peut pas dire que ce soit de vrais arguments. Manque de charisme, de volonté de ces personnes?
Cela n’est pas à moi de juger.
A 20 ans, est ce que vous auriez pu imaginer le parcours que vous avez eu ?
Non, à aucun moment. Mais l’engagement est une notion très importante pour moi. Que ce soit dans les premières années ou après, il y avait le syndicat et ma famille, rien d’autre; je n’ai jamais pensé carrière. Mais les crises m’ont peut-être permis de me révéler, parce qu’en période de crise, il faut agir. Donc à ce titre, le contexte de crise m’a été peut-être plus favorable qu’à d’autres, en ce sens qu’il m’a permis de me former et de me révéler. Quelque part, ces crises m’ont formé.
Si vous deviez donner un conseil à un jeune qui s’engage dans le syndicalisme, vous lui diriez, je vous cite: De la discussion jaillit la lumière, il faut être un fanatique du dialogue, dans un rapport de force égal.
Oui. Tout à fait.
Est-ce qu’il y a encore beaucoup de gens qui ont de vraies convictions?
Je pense que oui.
Fortes, je parle…
Ce n’est pas à moi de juger.
On peut se poser la question, non?
Bien sûr.
Il y a 30 ou 40 ans, le syndicalisme c’était d’abord un engagement et des convictions. On peut maintenant apercevoir quelques glissements où le syndicalisme, pour certains, peut aussi servir de tremplin.
Oui, c’est sûr, pour certains, il peut s’agir d’un tremplin. Je ne l’ai jamais conçu comme cela. J’aurais pu être ministre en 1984, on me l’a proposé, mais j’ai refusé. Pourquoi? Tout simplement parce que l’OGB-L venait d’être créée depuis 5 ans, et je ne me voyais pas abandonner mes responsabilités, mes engagements, même pour un poste de ministre. Pour plaisanter, je dirais que je suis un syndicaliste pur sang, et j’ai toujours considéré que la présidence de l’OGBL était équivalente à un poste de ministre.
Est-ce que vous êtes encore nombreux de cette espèce de pur sang?
(Sourires) Je ne peux pas en juger, mais le monde a changé, c’est vrai.
L’économie solidaire dans 10 ans?
Quand on a commencé, en ce qui me concerne, je n’avais pas conscience de faire de l’économie solidaire, en tout cas de ce que pourrait, de ce que devrait être l’économie solidaire. Au départ, nous étions, une initiative pour l’emploi, ce que nous sommes encore pour une large part. Nous essayons de fonctionner de plus en plus comme une structure de l’économie solidaire, avec la recherche d’une autonomie financière. Ce qui est sûr, c’est qu’on a fait des pas de géants, et peut-être plus vite que nous l’espérions. Mais nous devrons garder une part de financements publics.
Nous arrivons à la fin de notre entretien, voulez-vous ajouter ou préciser vos propos?
Non.
Dans ce cas, je vous propose, si vous le voulez bien, de répondre au questionnaire de Bernard Pivot:
1. Votre mot préféré?
Réussir. Dans le sens où la réussite permet d’aller au bout de ses idées et convictions.
2. Le mot que vous détestez?
Echec.
3. Votre drogue favorite?
Une bière.
4. Le son, le bruit, que vous aimez?
L’euphorie.
5. Le son, le bruit, que vous détestez?
Les lamentations.
6. Votre juron, gros mot ou blasphème favori?
Je n’en ai pas.
7. Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque?
Ma femme? Non, je plaisante, je n’ai pas d’idée.
8. Le métier que vous n’auriez pas aimé faire?
Aucune idée.
9. La plante, l’arbre, ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné?
Je ne crois pas en la réincarnation
10. Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous après votre mort, l’entendre dire?
T’as fais ton boulot.




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