Des fleurs de carotte et des cerisiers…. la monnaie et des monnaies
Publié le mercredi 28 octobre 2009, 11:58 - Coups de gueule - Lien permanent
- Article
- |
- Commentaires(0)
- |
- Fichiers attachés(0)
Et si la dernière crise financière en date avait révélé que le système globalisé et dérégulé a fait au bout du compte de notre bonne vieille monnaie crédible une monnaie de singe, du moins en partie ?
Un billet paru le 29 septembre dernier à Bâle dans 20 Minuten online (www.20min.ch) me procure l’envie et l’occasion de partager avec nos bloggeurs quelques réflexions de base sur la monnaie et de citer quelques exemples de monnaies alternatives.
On y relate le succès croissant de deux initiatives qui génèrent de l’activité sans qu’il n’y ait besoin de recourir au bon vieux franc suisse pour les transactions. La première, Tauschkreis Talent est une communauté d’échange de services entre personnes. De l’entraide par du troc : de la tonte de pelouse contre un massage par exemple. La deuxième est plus aboutie…BonNetzBon (BNB), une monnaie alternative à l’initiative de la coopérative Netz Soziale Ökonomie. Quelques 70 commerces de proximité l’acceptent comme moyen de paiement sur base de la parité avec le franc suisse.
La question qui me vient à l’esprit : mais quelles bonnes raisons pour créer des monnaies alternatives ? Certainement pas par esprit de contradiction pour la contradiction. Le temps des contestataires doux-rêveurs créateurs d’antisystèmes parce que « le système » ne saurait être parfait est bel et bien révolu. Alternative ne signifie plus « supplanter ce qui existe », mais coexister et influer… La réponse à ma question est plutôt à chercher du côté de la recherche sur l’économie.
Bernard Lietaer a proposé des éléments de réflexions intéressants à l’occasion d’une conférence organisée par « les amis de l’école de Paris » en mai 2009. Premier constat : le système monétaire dérégulé est structurellement fragile parce que systématiquement instable. La récurrence des crises financières est principalement due au fait que nous nous employons à reconstruire à chaque fois le système à l’identique. Mais d’où viendrait cet entêtement à ne pas réformer le système monétaire ? En grande partie de certitudes théoriques dont la mise en cause serait pourtant légitime du point de vue scientifique, comme pour n’importe quelle théorie d’ailleurs. L’auteur en cite deux :
- l’argent est un instrument d’échange neutre. Il n’aurait aucune incidence sur la nature des transactions, les conditions des contrats et les relations entre les acteurs. Ce qui est faux.
- les choses sont comme elles sont, entendez par là que le système serait immuable. Ce qui voudrait dire que nous ne pouvons pas le réformer. Ce qui est faux également.
D’un point de vue systémique, nous pouvons décrire la finance mondiale comme un réseau où circulent les monnaies officielles. Mais il se trouve que la dérégulation a considérablement fragilisé le système.
Un poète japonais du 17e siècle nous a laissé ce délicieux haïku.
Qui se soucie de regarder
La fleur de la carotte sauvage
Au temps des cerisiers ?
Après tout, le problème monétaire n’est peut-être qu’une question de point de vue, du regard que nous posons sur la réalité. Mais pour réformer le système, il nous faudra pour sûr un changement de mentalité. S’attarder sur la fleur de la carotte sauvage, c’est comme prêter attention à ce qui nous paraît à première vue en dehors des normes, confidentiel et soustrait à notre maîtrise. Donc sans valeur ? Ce serait passer bêtement à côté du fruit (d’un légume en l’occurrence) goûteux et nourrissant. Alors que les cerisiers en fleurs produiront des cerises. Nous le savons bien. Ça fait des siècles que nous les cultivons, calibrées comme il faut, mais à la merci des caprices du marché. Les économistes feraient bien de s’aménager un jardin secret où ils pourraient questionner et reformuler leurs sacro-saintes certitudes.
Ceci pour vous dire que la solution passe par la curiosité et l’inventivité, en somme par la diversité des systèmes monétaires. Et des carottes sauvages en fleurs, il y en a de par le monde, quelques 5.000 dénombrées à ce jour ! Des monnaies locales, régionales ou fonctionnelles. Elles ont en commun de ne pas porter en elles les germes de l’inflation. Mais elles véhiculent des valeurs qui sont à la base de leur « affectation ». Prenons l’exemple japonais Fureai Kippu qui permet de financer des services autour de l’assurance maladie. Ou encore, l’idée d’affecter des primes, libellées en monnaie alternative, octroyées dans le cadre de la réduction des gaz à effet de serre à la production des énergies renouvelables : la remise octroyée sur le prix de ma nouvelle voiture « propre » sert à payer mon électricité propre. Et puis, l’exemple du WIR en suisse est édifiant à bien des égards : quelques 75.000 PME adhèrent à cette monnaie interentreprises qui leur permet de pallier entre autres à la raréfaction du crédit bancaire quand le système traditionnel s’essouffle. Les transactions en WIR représentent pas moins de deux milliards d’euro par an, sont gérées par une banque coopérative, et il est démontré que ce système contribue efficacement à la stabilité de l’économie suisse. Il est maintenant question de l’étendre à la zone euro…
La question était : quelles bonnes raisons… ? La première prend plutôt la forme d’une bonne nouvelle. La soumission de l’économie et de la vie des hommes au pouvoir de l’argent tel que nous le connaissons n’est pas une fatalité. La deuxième est celle de l’inventivité et de la diversité pour mieux répondre aux besoins sociétaux. Enfin, la troisième fait naître l’espoir de modes de consommation responsables, de prise de conscience collective soucieuse d’équité et de confiance en l’avenir. Il existe sûrement d’autres bonnes raisons…
Abilio Machado
www.ecole.org
www.viavia.ch/netzbon
Bernard Lietaer, Monnaies régionales : des nouvelles voies vers une prospérité durable, Charles Léopold Mayer, 2008
Article modifié le lundi 14 novembre 2011, 16:29




Derniers commentaires