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L’économie solidaire n’est pas un garde-fou social

Réponse à l’arti­cle inti­tulé « En rouge et vert » paru dans le WOXX du 18.9.09

Le texte inti­tulé « En rouge et vert » paru dans le WOXX du 18 sep­tem­bre der­nier et qui fait réfé­rence à notre inter­view avec Romain Sch­nei­der, minis­tre délé­gué à l’éco­no­mie soli­daire, mon­tre bien à quel point les pré­ju­gés sociaux et éco­no­mi­ques demeu­rent tena­ces. Ceci étant, il a le mérite de sou­le­ver des points de débat impor­tants. Notre réponse se veut ainsi cons­truc­tive et n’a d’autre but que, mis à part celui de con­vain­cre nos lec­teurs, la saine con­tro­verse à une épo­que où la libre pen­sée est quel­que peu mise à mal.

L’expres­sion de « green new deal » est sédui­sante en ce qu’elle ren­voie à la poli­ti­que de relance éco­no­mi­que après la crise de 1929, et si en plus la solu­tion à la crise multi-facet­tes que nous subis­sons devait faire la part belle à l’éco­lo­gie, per­son­nel­le­ment j’y sous­cri­rais des deux mains. Mais ne péchons pas par excès d’opti­misme. Le « win-win » de l’auteur n’est rien d’autre que le fameux garde-fou public de l’Etat pro­vi­dence déchu censé pré­ser­ver le sys­tème capi­ta­liste qui, et ceci fait de plus en plus con­sen­sus, porte en lui les ger­mes des cri­ses sys­té­mi­ques pas­sées et à venir. L’éco­no­mie soli­daire n’est pas un de ces dis­po­si­tifs garde-fou. Elle pro­pose de réel­les alter­na­ti­ves via­bles et trans­ver­sa­les en ce qu’elle con­si­dère les ques­tions éco­no­mi­ques, socia­les, et éco­lo­gi­ques dans un sys­tème de démo­cra­tie ina­lié­na­ble.

Nous pen­sons donc que la recon­nais­sance du tiers sec­teur est néces­saire. Nous le con­si­dé­rons comme un espace de réforme du para­digme qui ins­taure la « toute légi­ti­mité » de l’éco­no­mie pri­vée à laquelle on adosse le sec­teur public dont les fon­de­ments ser­vent en grande par­tie à cor­ro­bo­rer cette même légi­ti­mité. Mais qu’on ne fasse pas à l’éco­no­mie soli­daire le pro­cès de la liberté ! Elle ne met pas en cause le libé­ra­lisme ori­gi­nel ; j’entends ici les prin­ci­pes de liberté et d’expres­sion de l’indi­vidu qui sont parmi les bases de la démo­cra­tie moderne. Mais elle cri­ti­que le libé­ra­lisme éco­no­mi­que, dont il n’est pas besoin de reve­nir ici sur ses méfaits mul­ti­ples y com­pris au niveau de l’éco­lo­gie.

Ceci étant, j’aime­rais con­vain­cre M. Klein que l’expres­sion « uti­lité public » n’est pas un gros mot, et sur­tout que faire de l’uti­lité sociale ne sau­rait demeu­rer la chasse gar­dée de ceux qui prô­nent depuis bien trop long­temps l’action par la cha­rité, que celle-ci soit publi­que ou pri­vée. Le pro­blème des deman­deurs d’emploi peu qua­li­fiés est avant tout socié­tal et éco­no­mi­que, le pro­blème « social » en étant la con­sé­quence. Faire du social d’Etat, le fameux garde-fou, revient à trai­ter les symp­tô­mes et non la mala­die. Il nous faut ainsi désen­cla­ver les res­sorts du tra­vail et de l’éco­no­mie, ce que le nou­veau gou­ver­ne­ment vient de faire en créant le res­sort de l’éco­no­mie soli­daire.

On l’aura com­pris, l’éco­no­mie soli­daire est bien plus que du « prag­ma­tisme » de ter­rain. La recher­che, foi­son­nante depuis long­temps, s’orga­nise, des entre­pri­ses sous des for­mes sta­tu­tai­res diver­ses créent de la richesse redis­tri­buée, la classe poli­ti­que en prend cons­cience. Le phé­no­mène est mon­dia­lisé.

Mais pour reve­nir au Luxem­bourg, nous pen­sons que la ques­tion dite de la « con­cur­rence déloyale » sera dépas­sée tôt ou tard. La vraie ques­tion n’est-elle pas celle de la légi­ti­mité des entre­pri­ses d’éco­no­mie soli­daire à tra­vailler libre­ment. Mis à part des cer­ti­tu­des théo­ri­ques de la science éco­no­mi­que, qui comme tout pos­tu­lat scien­ti­fi­que sont par­fai­te­ment réfu­ta­bles et réfor­ma­bles, rien ne jus­ti­fie l’argu­ment de la con­cur­rence déloyale. L’éco­no­mie soli­daire les ques­tionne et leur en oppose d’autres. L’exem­ple de l’entre­tien des auto­rou­tes, qui n’a pas de por­tée théo­ri­que, j’en con­viens, est tout de même inté­res­sant à cet égard. OPE se bat depuis des années pour intro­duire dans ces mar­chés des cri­tè­res de déve­lop­pe­ment dura­ble, de qua­lité au tra­vail, de for­ma­tion et de sen­si­bi­li­sa­tion du grand public. Les « bou­lots de merde » ne sont pas une fata­lité et la solu­tion passe éga­le­ment par le prix que la société devrait accep­ter col­lec­ti­ve­ment pour pal­lier à ce que l’auteur nomme le « work­fare ». Autre exem­ple, celui de l’exter­na­li­sa­tion des tâches et en par­tie de leur coût par les com­mu­nes. De notre point de vue, c’est au con­traire la preuve qu’une coo­pé­ra­tion entre sec­teur publi­que et 3e espace éco­no­mi­que est pos­si­ble. Elle enri­chit les ter­ri­toi­res par le par­te­na­riat entre man­dats poli­ti­ques et acteurs éco­no­mi­ques, per­met d’inven­ter des pro­ces­sus de cons­truc­tion éco­no­mi­que et sociale par­ta­gée. La démar­che est inno­vante et peut, à ce titre, heur­ter les sché­mas de pen­sée.

Mais il s’agit au bout du compte d’une ques­tion de per­cep­tion de la réa­lité et des besoins col­lec­tifs. Gageons que le res­sort de l’éco­no­mie soli­daire con­tri­buera à libé­rer le débat. Notre société en a besoin.

Abi­lio Machado

Article modifié le mardi 29 novembre 2011, 08:27

Auteur: Abilio Machado

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