Interview avec Romain Schneider, ministre délégué à l'économie solidaire
Publié le mardi 08 septembre 2009, 11:55 - Luxembourg - Lien permanent
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«Nous conférons à l’économie solidaire une nouvelle importance. En la rattachant au Ministère de l’Economie, nous lui donnons une reconnaissance telle qu’elle n’en bénéficie que dans peu de pays dans le monde. Par le fait qu’un ministre délégué en assume pleinement la charge, nous montrons que ce domaine politique est essentiel à l’action du gouvernement.»
(déclaration gouvernementale du 29 juillet 2009).
Lëtzebuergesch - français - english
Nous nous sommes entretenus avec Romain Schneider, Ministre délégué à l’économie solidaire, mais également Ministre de l’agriculture et des sports.
Quel positionnement pour l’économie solidaire? Qu’est-ce qui est prévu dans le programme du gouvernement? Quelle feuille de route le ministre compte-t-il adopter?
Mais nous avons aussi voulu savoir qui est Romain Schneider…
M. Schneider, vous êtes un compagnon de route de longue date de l’économie solidaire…
Quelle a été votre action politique dans ce domaine?
Je fais de la politique depuis longtemps, je connais donc bien la problématique de l’emploi. C’est également dû à mon activité professionnelle en tant que responsable de l’ADEM à Wiltz (agence pour l’emploi) dès les années 1980 où j’ai eu à appliquer des dispositifs de remise au travail de demandeurs d’emploi dans des structures de réinsertion professionnelle. C’est dans ce contexte que j’ai participé à l’émergence de l’économie solidaire au Luxembourg. Mais je l’ai fait aussi dans la politique locale et en tant que député depuis 2004. En 2000, avec OPE, nous avons créé à Wiltz l’association CIGR Woltz+, qui s’est vite développée au-delà des limites de notre commune et qui a enrichi ce coin du Nord du pays avec des projets pertinents.
Quelles convictions vous êtes-vous forgées dans ce contexte?
D’une certaine façon, nous avons été des pionniers quand nous avons lancé le projet en 2000. Depuis, le CIGR Woltz+ a mis en place une série de services, les fameux «services socio-économiques», qui portent et transmettent un certain nombre de valeurs. Nous nous sommes rapidement rendus compte qu’une situation «win-win» (gagnant-gagnant) en avait émergé de fait. Gagnante pour la commune, pour les citoyens, mais également gagnante pour ceux qui étaient à la recherche d’un emploi.
Au cours des négociations de coalition entre votre parti le LSAP (socialiste) et le CSV (chrétien-démocrate), quels ont été les éléments de consensus qui ont permis la création du ressort “économie solidaire”?
Vous avez remarqué que mon parti a consacré tout un volet de son programme électoral à l’économie solidaire. De notre point de vue, il s’agissait de proposer des solutions nouvelles dans le domaine de l’emploi. Nous nous sommes donc retournés vers des expériences d’ordre socio-économique que nous connaissions déjà. C’est ce qui nous a amenés à débattre sérieusement de l’économie solidaire. Mais je dois aussi saluer le travail de François Biltgen, Ministre du Travail et de l’Emploi du précédent gouvernement, qui s’est beaucoup investi dans le secteur des mesures pour l’emploi et, dans ce contexte, également dans l’économie solidaire. Pour l’essentiel, son action a consisté à donner un cadre légal aux acteurs de la réinsertion professionnelle, sans avoir pu toutefois la mener à son terme.
En ce qui concerne l’économie solidaire proprement dite, le gouvernement considère dans son ensemble que ce secteur économique mérite d’être reconnu et renforcé. Le statut des entreprises de l’économie solidaire joue ici un rôle important, et cela dans le but d’ériger l’économie solidaire comme le troisième pilier économique.
Le programme de coalition prévoit pour l’économie solidaire:
- Un statut propre aux entreprises de l’économie solidaire
- Le financement de l’économie solidaire par un fonds spécifique
- La réglementation des activités de l’économie solidaire
Quelle feuille de route comptez-vous proposer?
Ce sont à coup sûr des objectifs ambitieux, surtout parce que, comme je l’ai déjà dit, nous entendons reconnaître l’économie solidaire comme la troisième composante de l’économie. Mais il nous faut considérer l’économie solidaire comme faisant partie intégrante de l’économie et non pas la cantonner à un secteur coupé des secteurs privés et publics. C’est donc tout à fait logique de l’avoir incorporée au ministère de l’économie.
Je compte mener des négociations avec les acteurs sur le terrain. Je considère que les solutions seront trouvées dans le dialogue et j’entends que celle-ci soient proposées par tous ceux qui sont concernés par l’économie solidaire.
OPE a élaboré, en collaboration avec François Biltgen, un document intéressant, le projet AIC (association d’intérêt collectif), qui pourra nous servir de base pour les travaux sur la forme juridique des entreprises d’économie solidaire.
Il nous faudra aussi voter un budget pour le financement des activités d’économie solidaire. Et j’entends également travailler de manière transversale au sein du gouvernement, donc de tenter que d’autres ministères libèrent des budgets de cofinancement en faveur de l’économie solidaire, comme par exemple l’éducation, l’environnement mais aussi la famille, pour ne citer que ceux-là.
En ce qui concerne le statut, la question centrale n’est-elle pas “comment fait-on de l’économie solidaire?” plutôt que “quelles activités appartiennent-elles à l’économie solidaire?”
La réponse à cette question est double. Le document d’OPE sur l’AIC montre que les formes juridiques existantes ne satisfont pas à l’ensemble des paramètres qui nous permettraient de construire un cadre cohérent pour l’économie solidaire.
L’économie solidaire ne peut être financée par les seuls deniers publics. Nous devons donc favoriser des financements mixtes public/privé qui soient transparents. Cela signifie que l’économie solidaire doit également produire des recettes.
La nouvelle forme juridique devra permettre de conjuguer des ressources commerciales avec les “valeurs socio-économiques” de l’économie solidaire. De cette façon, les entreprises de l’économie solidaire pourront jouer un vrai rôle dans l’économie, comme par exemple participer aux marchés publics. Nous pourrons ainsi évacuer la question de la prétendue concurrence déloyale, parfois évoquée par le secteur privé, comme nous l’avons fait par ailleurs dans le cadre du projet de loi 5144 (loi pour le rétablissement du plein emploi) en ouvrant les financements de la réinsertion professionnelle aux secteur privé.
Au bout du compte, je pense qu’il s’agit de définir un statut juridique, qui serait “semi-commercial” et qui intégrerait ces fameuses “valeurs socio-juridiques” dans sa logique de profit.
Pouvez-vous nous décrire ces valeurs socio-économiques?
L’économie ne se limite pas à la recherche du profit, donc aux seuls profits mesurables au moyen de la monnaie. Il existe aussi des produits porteurs de valeurs socio-économiques pour lesquels l’étalon monétaire s’avère insuffisant pour en mesurer le poids économique. Prenons l’exemple d’un service de proximité qui propose de déblayer la neige chez les personnes âgées (eh oui, un vrai besoin chez-nous dans le Nord). Les personnes âgées s’inscrivent et on déblayera la neige devant leur porte. Mais l’utilité de ce service ne s’arrête pas là. Il établit du contact social et de voisinage et il contribue à l’autonomie des personnes âgées dans leurs foyers. Des accidents peuvent être évités, ce qui est bénéfique à la sécurité sociale. Les services de proximité jouent ce rôle social et de voisinage essentiel, qui consiste à «s’occuper» de nos aînés et de faire le lien, si besoin est, avec d’autres acteurs sociaux et de santé. Ils combattent l’isolement des personnes âgées et a un effet préventif. Je pense qu’ils contribuent à limiter certaines dépenses, même s’il est difficile de mesurer ce bénéfice financier.
Comment l’économie solidaire s’est implantée au Luxembourg? Avec quelles thématiques ? Et comment s’est développé ?
La situation actuelle est née des politiques de lutte contre le chômage dans les années 80. Des entreprises de réinsertion professionnelle ont vu le jour dès cette époque. Si je me réfère à l’exemple du réseau OPE, je dois toutefois constater que l’économie solidaire s’est imposée par sa production de biens et services. Des projets et services à caractère pérenne se sont imposés dans les communes partenaires du réseau OPE, comme des services de proximité, des projets d’environnement, des cybercafés (Internetstuffen), etc. Aujourd’hui, les collectivités locales ne sauraient plus se passer de ces services. Avec le temps, d’autres acteurs ont proposé des projets similaires, ce qui fait que le Luxembourg dispose aujourd’hui d’une pléthore de ces services qui pour moi relèvent de l’économie solidaire. C’est ce constat qui a conduit le nouveau gouvernement à doter l’économie solidaire de la reconnaissance qui lui revient.
Il faut donc pérenniser l’économie solidaire. Ne pensez-vous pas que cela passe aussi par une politique de recherche soutenue, par exemple par la création d’un centre de recherche pour l’économie solidaire?
Si nous posons la question de l’ancrage de l’économie solidaire, alors il nous faut aborder moyens à mobiliser pour y arriver. La recherche est certainement un de ces moyens. Je pense que la préservation et le renforcement de la cohésion sociale constitue un objectif générique de la recherche dans le cadre de l’économie solidaire. Cela passe certainement par de la recherche sur des formes économiques alternatives, de modèles de structuration de l’économie solidaire, mais également par l’éducation du citoyen, sur ce que signifie l’économie solidaire mais aussi la cohésion sociale. L’économie solidaire devra aussi être renforcée dans son caractère transversal.
Vous détenez aussi les ressorts des sports et de l’agriculture. Le «savoir-faire» de l’économie solidaire peut-il influencer ces deux ressorts importants?
Très certainement. L’agriculture par une production alternative et porteuse de plus-value qualitative. Mais aussi par le développement rural, ce qui présuppose la collaboration avec les communes. Toute une série de services et de réalisation d’économie solidaire qui ont pour finalité l’amélioration du cadre de vie peuvent être implantés.
Et il en va de même pour le sport, surtout au niveau de l’engagement citoyen, donc aussi par le bénévolat, dans des activités sportives à caractère récréatif et éducatif.
Maintenant que le Luxembourg dispose d’un ressort économie solidaire au niveau du gouvernement, ne doit-il pas saisir cette chance pour endosser le rôle leader dans ce domaine, surtout au niveau de l’Union Européenne?
Le fait d’avoir „localisé“ l’économie solidaire dans le Ministère de l’économie, et également d’avoir nommé un ministre délégué, constitue une reconnaissance substantielle de travail des acteurs de terrain, dont beaucoup de bénévoles. Car c’est eux qui ont bâti ce secteur économique.
Pour ce qui concerne le niveau européen, il convient de préciser que le Luxembourg est pour l’instant le seul pays à s’être doté d’un programme gouvernemental pour l’économie solidaire. De ce point de vue, notre pays peut être considéré comme un modèle en Europe. Il est certain que ce qui sera entrepris au Luxembourg devra exercer de l’influence au niveau des instances et des programmes européens. Nous ne devons pas nous satisfaire des résultats actuels, mais soutenir les acteurs de l’économie solidaire également au niveau européen. Je souhaite que nous arrivions à des propositions et des résultats aussi vite que possible, et je compte pour ce faire avec l’engagement des tous les acteurs de l’économie solidaire.
M. Schneider, nous aimerions savoir qui vous êtes…?
Quelques mots sur votre personne…
J’ai 47 ans, je suis marié et j’ai deux enfants. Vous savez que je suis originaire de Wiltz et que j’y vis. Je me suis engagé tôt au sein de LSAP, dès le début des années 80. Je suis issu d’une famille ouvrière, mon père était chauffeur de poids lourds à la brasserie Simon. Je vois l’engagement politique comme une chance de participer à la concrétisation d’une série de valeurs qui me sont chères. Il s’agit de valeurs sociales et solidaires, de celles que l’on vit au jour le jour dans le milieu ouvrier.
…et sur votre carrière en politique?
Je peux résumer mon action politique par quelques dates clé. J’ai été élu conseiller communal à Wiltz en 1994, mais j’ai siégé dans l’opposition car nous avons perdu les élections cette année-là. Puis j’ai été élu bourgmestre de Wiltz en 2000, et pour la première fois député en 2004. J’ai accepté cette année-là le mandat de secrétaire général du parti pour la circonscription Nord. A l’issue des législatives de juin dernier, j’ai été réélu député et je suis ministre depuis le 23 juillet. Ce qui m’importe, c’est que notre parti représente les quatre régions du pays à la Chambre des députés (parlement). Et pour ce qui concerne l’action politique, je milite pour que la politique nationale ne perde pas le contact avec la réalité du terrain. Ceci passe par le dialogue soutenu avec les différents acteurs.
Voulez-vous nous parler de votre région, d’Eisléck?
Je tiens beaucoup au Luxembourg et je ne pourrais pas vivre longtemps dans un autre pays. Je trouve que c’est un beau pays, avec des paysages différents et aussi les luxembourgeois…et j’ai une affection particulière pour d’Eisléck (le Nord du pays). La nature y est belle et présente presque partout. Chez moi, la nature est pratiquement sur le pas de la porte. Nous avons aussi une offre culturelle bien fournie et étalée sur toute l’année. Il en va de même pour les activités sportives. Il est clair que, quand on me parle de ma région, mon cœur bat plus fort.
La politique mise à part, quel est votre engagement dans la société civile?
Vous devez savoir que j’ai joué longtemps au football, à Wiltz mais aussi dans l’équipe nationale, des cadets, les juniors en passant par les espoirs jusqu’en sélection A. J’ai aussi été président du FC Wiltz71, mandat que j’ai d’ailleurs déposé quand j’ai accepté le ressort des sports au gouvernement.
J’ai aussi été actif dans les mouvements de jeunesse, j’ai été notamment membre de la maison des jeunes pendant de nombreuses années et j’ai œuvré en faveur des personnes handicapées.
Et pour finir, je me suis engagé dans l’économie solidaire, notamment en tant que cofondateur du CIGR Wiltz+.
Vos passe-temps dans votre vie privée?
J’aime passer du temps en famille. Ce sont des moments que j’apprécie beaucoup. Je ne peux plus jouer au football, car on a dû m’opérer suite à une blessure. Mais je fais du vélo le week-end, quoiqu’à un niveau modeste.
J’aime voyager, mais plutôt des déplacements courts, de trois ou quatre jours. J’aime visiter les grandes villes comme par exemple Paris. Et j’aime aussi les excursions d’un jour au Luxembourg.
Vos défauts?
J’ai du mal à dire non.
Vos qualités?
Je suis quelqu’un qui cherche les solutions dans le compromis. Je soigne la préparation et surtout, une qualité que j’ai acquise en pratiquant le sport, je me bats et je fais preuve d’endurance dans mes combats.
Le questionnaire de Bernard Pivot:
- Votre mot préféré ? Comment ça va?
- Le mot que vous détestez ? Non
- Votre drogue favorite ? La bière
- Le son, le bruit que vous aimez ? La musique
- Le son, le bruit que vous détestez ? ”Le cri d’un enfant’
- Votre juron, gros mot ou blasphème favori ? Kallef (pauv’ con)
- Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ? Barak Obama
- Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ? Juriste
- La plante, l’arbre ou l’animal dans laquelle vous aimeriez être réincarné ? Le chien
- Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire ? C’est vrai qu’il y a beaucoup d’injustices sur terre.
Article modifié le mardi 03 août 2010, 17:14




‘eh oui, un vrai besoin chez-nous dans le nord’, un peu obscur ce passsagz ;)
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