Causerie avec Romain Biever
Publié le mardi 18 août 2009, 11:38 - Luxembourg - Lien permanent
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Quand on parle d’économie solidaire, autant donner la parole a ceux qui la pratiquent au quotidien, à ceux qui la vivent. Pour ce faire, nous avons donc interrogé Romain Biever.
Comment présenter Romain ? La question est provocatrice, car qui ne connaît pas Romain ? Pour ceux qui seraient restés plus de 10 ans enfermés dans un caisson hyperbare, Romain a fait partie de ce petit cercle qui, il y a maintenant une décennie a décidé de participer à changer le monde. Eh oui, carrément.
10 ans après, en compagnie de son homonyme/alter ego, Romain Binsfeld, il administre une boutique de plus de 800 salariés. Qui a dit success story ? Pour le provoquer, (la provoc, ne lui déplait pas), le gaillard peut être considéré comme un des papes de l’ecosol au Grand Duché, ou si on veut employer un terme, plus neutre, on utilisera le terme “d’acteur majeur”.
Quoiqu’il en soit, pape ou pas, acteur majeur ou pas ; Romain s’est donc prêté à l’exercice des questions/réponses….sur le sujet qui lui est cher : l’économie solidaire
Bernard : Il y a 10 ans, quels étaient tes rêves, tes attentes pour l’écosol ?
Romain : (sourire) Déjà des rêves, j’en ai toujours des rêves.
Bernard : Oui, nous sommes en 1999…
Romain : Il y a 10 ans, on commençait tout doucement à mettre en place des stratégies que nous avions imaginées auparavant ; nos projets de développement local, d’économie différente. Nos idées commençaient à se mettre en pratique. Le but était que ça prenne, et que ça prenne bien. Il y avait deux niveaux d’interventions, le niveau local, et le national, où notre ambition était de contribuer à faire évoluer la politique économique et sociale.
Bernard : Et 10 ans après ? La réalité est-elle fidèle à tes rêves, tes aspirations ?
Romain : Je pense, qu’on est resté fidèle, à nos idées, nos projets et projections.
Si tu raisonnes en terme quantitatif, en partant de quelques communes, ce qui faisait partie de la stratégie initiale, et arriver 10 ans après, à travailler avec la moitié des communes du pays, oui, on peut parler de fidélité. Concernant la contribution à la politique économique et sociale, mous avons quand même contribué et réussi à réorienter les politiques économiques et sociales. Comme exemple, je prendrais le fameux projet 5144[1].
Bernard : Compte tenu, de la crise économique, tu ne crois pas que les politiques ne vont pas avoir de nouveau la tentation d’essayer de nous replacer dans un rôle de “réparation”, d’essayer de nous cantonner dans un rôle plus classique de traitement social : d’autant que nos financements, sont des financements publiques, donc politiques ?
Romain : Ça, c’est une question qui est toujours d’actualité, avec ou sans crise. La société est organisée de manière tout à fait conservatrice. Le défi de l’économie solidaire est de pouvoir mobiliser au niveau de la société civile par rapport aux politiques. Il s’agit donc d’une question de démocratie représentative et participative. Les deux doivent pouvoir cohabiter, mais à travers la démocratie participative, il s’agit d’amener de nouveaux éléments dans le débat politique, de le démocratiser encore plus. Ce sera un de nos enjeux. C’est ce qu’on fait avec l’éducation citoyenne. Crise ou pas crise, ce n’est pas la question, la question, il s’agit de faire face à la volonté permanente de gens qui sont au pouvoir et qui ont toujours la tentation d’organiser la société selon leurs propres critères, d’autant que la société a tendance à adopter une forme de “paresse” sur le sujet.
Bernard : Tu parles de politique conservatrice. Quand la loi sur les CAE[2], CIE[3], est sortie, j’ai trouvé cette loi, symptomatique d’une méconnaissance complète et totale des mécanismes sociologiques et psychologiques de l’individu privé d’emploi, mais tu ne crois pas que cette méconnaissance est aussi due au fait que nous n’avons pas les mêmes notions de temps. Un homme politique a un espace temps qui est limité par les échéances électorales, alors que nous, nous avons un espace temps beaucoup plus long.
Romain : C’est clair, mais ça s’explique aussi par la démocratie représentative, qui s’appuie sur des mécanismes bien définis, où il existe une forme d’obligation de résultat. Ce qu’on peut reprocher à ce système, c’est qu’il est très difficile de mener des politiques à long terme, mais je pense qu’avec une mobilisation de la société civile, utilisant des mécanismes d’organisation de démocratie participative, ceux ci peuvent permettre à des politiques de long terme de s’installer. Nous avons la chance d’être une structure de la société civile. Compte tenu de notre histoire, nous sommes restés fidèles à nos valeurs tout en étant obligés de composer ; mais nous sommes effectivement dans une logique de long terme, avec l’obligation de tenir compte d’un contexte politique, qui lui fonctionne à court terme
Bernard : Si je peux résumer ta pensée, est-ce que tu ne crois pas que la démocratie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux seuls politiques ?
Romain : Certainement, oui. Il faut donc qu’on se mobilise. Et que l’on se mobilise de façon organisée. D’où l’idée de partir du local qui est un atout très important. Donner de l’importance et partir de l’endroit où vivent les gens. Dans ce cadre là, les personnes s’impliquent et tu peux changer les choses. Les solutions seront différentes, d’un territoire à un autre. Il s’agit donc de réinstaller cette liberté.
Bernard : Je t’ai souvent entendu prendre pour exemple, pour illustrer des notions de citoyenneté, de développement local, le village et ses solidarités ancestrales. Mais au milieu du village, il y a toujours une église. Et des fois, à entendre les discours des gens qui travaillent dans l’ecosol, j’ai parfois l’impression d’avoir en face de moi des moines, des croisés convaincus de leurs valeurs. Quand on est croyant, on interroge rarement sa foi, ses convictions. Les convictions sont par définition personnelles.
Comment peut-on avoir une culture d’entreprise, une cohésion collective, quand l’engagement est basé sur des valeurs individuelles qui sont forcément très différentes d’un individu à un autre ?
Romain : (sourire) Bon, on va rester positif. C’est donc justement la force de la structure d’avoir des individus différents. Le défi est de comment s’organiser face à ce constat, et là, on revient au local. Sans tomber dans l’ancestral, avec son petit village sympathique, l’enjeu reste toujours de créer un lieu où le débat contradictoire puisse avoir lieu, et ainsi dégager des solutions partagées.
Bernard : Récemment, François Plassard[4] est venu nous rendre visite. Dans son intervention, il y a un point que j’avais trouvé très pertinent, c’était le travail sur le sens. “Pourquoi je fais ?” Est-ce que tu ne crois pas qu’un des grands chantiers des entreprises de l’économie solidaire, ce sera le travail sur le sens ? “Avant de faire quoi que ce soit, pourquoi, je le fais ?”
Romain : Oui, la question du sens. Donner un sens à sa vie, à ce que je fais, c’est aussi donner un sens à l’environnement dans lequel tu vis. Tu définis le sens, aussi selon l’époque où tu vis, et aussi par rapport au lieu, au contexte.
Bernard : L’ecosol se présente également comme le 3ème pilier économique. Pour certains, l’économie solidaire n’existe pas. Leur argumentation part du principe qu’un système économique se caractérise par les échanges entre les différentes structures. Et c’est vrai, qu’hormis les échanges intellectuels, il y a très peu d’échanges entre les structures de l’économie solidaire.
Romain : Ça dépend. Tout d’abord, on n’est pas encore véritablement arrivé à s’installer comme 3ème pilier. On n’en est pas encore là. Ca ne rend donc pas les choses plus faciles. On en est toujours encore dans une sorte de montage, d’un système par rapport aux deux autres. Il y a de l’échange, avec les pouvoirs publiques pour les financements, mais également au niveau local, avec l’économie privée.
Dans le cadre du troisième espace, qui essaie de se trouver, il y a forcément des discussions. Discussions qui sont contradictoires, qui peuvent être constructives, quelques fois moins. Et dans ce cas, il faut aussi prendre en compte le fait que nous vivons dans un système d’état providence. Nous devons aussi changer les mentalités dans notre propre milieu. Nous sommes un organisme inscrit dans la transformation. Pour d’autres par contre, ils sont plus inscris dans la tradition, tout en ayant une démarche tout aussi critique que la nôtre par rapport à l’économie privée. La transformation est à appréhender et à vivre comme une opportunité, plutôt que comme un risque.
Mais pour en revenir à ta question, si on se place à un niveau européen et mondial, il existe quand même des échanges économiques et là je prendrais l’exemple du Fairtrade.
Bernard : Pour rebondir, sur le monde, pendant Lux09[5], il me semblait qu’il y avait une différence importante entre les pays du Nord et du Sud. Si pour les pays du Sud, l’économie solidaire est d’abord là pour faire ce que les états n’ont jamais fait ; à savoir répondre aux besoins vitaux de la population, nos défis eux, ne sont plus là. Il me semble que nous avons plus de difficultés à faire notre place avec un système publique ancré, alors qu’eux semblent avoir une créativité, une capacité d’inventer supérieure à la nôtre
Romain : Je ne suis pas sûr de cette analyse. On l’a dit au début, l’économie solidaire peut avoir différents visages, différentes démarches, différentes ambitions, selon le contexte dans lequel elle évolue. Pour en revenir à ta notion de sens, c’est d’abord l’environnement qui donne le sens à la démarche.
Oui, ils sont inventifs, dans leur environnement. Mais nous le sommes tout autant, dans le nôtre. Il existe une échelle, qui va de la survie, au vivre bien, et au vivre mieux. Nous sommes clairement inscrits dans le vivre mieux, et eux dans la survie, les démarches sont donc forcément adaptées aux circonstances.
Bernard : Pendant Lux09, il y avait aussi la volonté de communiquer. Mais comment communiquer, et quoi communiquer. Car on communique sur un produit, un concept. Comment communiquer, alors que les contextes, les pratiques sont différentes. Les liens communs n’en sont-ils pas plus difficiles à trouver ?
Romain : Il y a deux choses. L’échange de pratiques, c’est essayer de comprendre, ce que fait cette personne et pourquoi, dans un lieu donné, à un moment précis. Une fois la démarche comprise, tu peux la retravailler et l’adapter à ton propre contexte.
D’un autre côté, nous avons tous un fonds commun. Le néo-libéralisme, la globalisation fonctionnent partout de la même façon. Nous devons tous, Nord ou Sud nous organiser ensemble, par rapport à cet état de fait, pour faire face, en essayant de trouver des réponses, car ce n’est pas un bon système. Il laisse trop de gens sur le bord de la route.
Bernard : Tu parles de néo-libéralisme et quand tu fais tes courses, tu vois comme tout le monde, l’invasion des produits bio, durables, de commerce équitable. Tu as certainement noté que dans l’actualité économique, il existe maintenant des rachats par des grands groupes (Coca-cola ; l’Oréal) de réseaux, qui auparavant se réclamaient de l’économie solidaire. Ne crois-tu pas qu’il existe un danger de se faire aspirer par ces grandes multinationales.
Romain : Si. Certainement. C’est un des intérêts de combattre un système qui permet de telles pratiques.
Bernard : Comment peut-on les combattre ? On voit quand même des choses hallucinantes en ces moments. Des conversions et des virages à 180°
Romain : Oui, mais un des enjeux de l’économie solidaire est de combattre ce genre de choses. C’est sûr qu’on ne peut pas les changer en tournant l’interrupteur ; mais cela passe par une éducation citoyenne et critique, car on a un peu perdu ces pratiques de remise en question.
Bernard : Est-ce que tu peux imaginer qu’un jour, nous soyons amenés à nous tourner vers des entreprises privées, construire des partenariats, et ainsi, être moins dépendants des financements publics ?
Romain : Je crois qu’il s’agit d’abord d’une question d’environnement qui peut s’installer ou pas. Depuis la 2ème guerre mondiale, l’économie privée crée la richesse et l’état la redistribue. Certains éléments du capitalisme peuvent être des éléments de progrès, mais dans une logique où le capitalisme se durcit à l’extrême ce qu’on appelle le néo libéralisme, là nous ne sommes pas d’accord.
Si on continue dans le sens de ce durcissement, la question n’est pas une question de savoir si on veut ou peut travailler avec eux, on sait que leur logique sera d’essayer de nous éliminer.
Si par contre, l’évolution va vers une plus grande démocratie, vers la construction des trois espaces pour un bien commun, il y aura effectivement des opportunités.
Bernard : Romain, nous arrivons à la fin de l’interview. Je te remercie, et si tu veux bien, je vais te demander de répondre au questionnaire de Bernard Pivot.
- Ton mot préféré ? Solidarité
- Le mot que tu détestes ? Concurrence
- Ta drogue favorite ? Le tabac
- Le son, le bruit, que tu aimes ? La nature
- Le son, le bruit, que tu détestes ? L’avion
- Ton juron, gros mot, ou blasphème favori ? Nom de dieu
- Homme ou femme pour illustrer un nouveau billet de banque ? Un bébé
- Le métier que tu n’aurais pas aimé faire ? Pilote d’avion
- La plante, l’arbre, l’animal dans lequel tu aimerais être réincarné ? Je ne sais pas
- Si Dieu existe, qu’aimerais- tu, l’entendre dire après ta mort ? Dieu n’existe pas, c’est pas possible de répondre à cette question
Notes
[1] Le “5144” est un projet de loi contribuant au rétablissement du plein emploi.
[2] CAE : Contrat d’Accompagnement dans l’Emploi.
[3] CIE : Contrat Initiative Emploi.
[4] François Plassard, ingénieur en agriculture et docteur en économie (Sorbonne).
[5] Lux09, 4ème forum international pour la globalisation de la solidarité à eu lieu du 22 au 25 avril 2009 à Schifflange.
Article modifié le mardi 01 juin 2010, 15:48




Pour le pape de l’écosol au Luxembourg dire que Dieu n’existe pas, c’est un peu étrange.
On pourrait plutôt dire que Dieu a un jour touché le Luxembourg de son petit doigt et qu’il a du travail ailleurs pour le moment.
Voilà pourquoi, on croit qu’il n’existe pas ici.
Mais si, Dieu n’existe pas. Nous le savons bien. L’économie solidaire n’est pas une question de foi irrationnelle, mais de foi humaniste et d’action.